jeudi 8 avril 2010

Un dimanche, porte de Versailles

Cette année, je suis allé au salon du livre de Paris. Une première. Alors je vous raconte ça. Et puis, auto-promotion oblige, une pub pour un texte déjà lu ici, qui vient de sortir dans un recueil collectif.


Le salon du Garot
Bon, c'est quoi le salon ? Bah, des éditeurs, des libraires, des écrivains et des auteurs. La quadrature du cercle littéraire, quoi. Comme je suis d'un naturel rebelle, j'ai évité les stars : Gavalda, Aubenas, Musso, Thuram. Non, la seule star que je suis allé ennuyer, malgré ma timidité, c'est Martin Winckler. Je l'ai salué et remercié d'avoir publié un de mes textes sur son blog (d'ailleurs, il vient d'en publier un second). Martin est exactement comme je l'imaginais : souriant, disponible, affable. Le syndrome de la grosse tête, trop peu pour lui.
Je suis allé au salon le dimanche 28 mars 2010, j'ai raté des amis qui dédicaçaient leurs livres la veille. Pour finir avec les auteurs, et pour la private joke, Luc-Michel Fouassier a utilisé toutes les astuces dont il dispose pour m'éviter, avec succès !

Le facteur n'est pas passé, de Manu CausseCôté éditeurs, j'ai retrouvé Patrick Dupuis au stand Quadrature. Nous nous sommes déjà rencontrés à l'Amandier de Puteaux lors d'une dédicace. J'ai pu admirer, parmi les dernières publications de la maison belge, la nouvelle édition de Court, noir, sans sucre d'Emmanuelle Urien, excellent recueil, une référence. Louons cette initiative, d'autant que le recueil est augmenté de nouvelles nouvelles.
Je suis aussi passé sur le stand de D'un noir si bleu. Je n'avais jamais rencontré Pascal Arnaud mais il m'a reconnu et m'a rappelé que je lui avais promis un texte. Bon, le texte concerné parle de Haïti, a été écrit avant le séisme, alors je ne sais pas si je vais l'envoyer. Ce texte, j'avais envie de le proposer pour ce truc de dingue qu'est cette collection livret carte postale. Une nouvelle à 3,50 euros dans un format que l'on referme pour former une carte postale, une adresse, un timbre et hop ! Allez sur le site, c'est expliqué. J'ai acheté Le facteur n'est pas passé de Manu Causse, et comme je n'allais pas faire un chèque de 3,50 euros, j'ai pris le dernier recueil d'Éric Fouassier, Les Teignes (très bonne photo pour la couverture).


Pas de travail qui vaille
Et puis, j'ai longuement discuté avec Martine et Daniel Delort, les fondateurs des éditions de l'Atelier du Gué et de la revue Brèves. Il me semble avoir déjà parlé de Brèves, excellente revue littéraire, qui traite exclusivement de nouvelles et de textes courts, faisant la part belle aux textes en limitant la pub et le blabla au minimum syndical.
Je suis abonné à la revue depuis des années, et j'aime particulièrement le panorama qu'elle donne de la littérature française et étrangère, des styles. On a pu y lire, entre autres, Frédérique Martin, Georges Flipo. Quant à l'Atelier du Gué, ils ont dans leur catalogue Un dimanche au bord de l'autre de Françoise Guérin. On sait ici que j'apprécie ces trois auteurs.

Tous les ans, j'envoie un texte, et tous les ans : en vain.

Pas de travail qui vaille, École Estienne / Atelier du GuéAlors lorsque j'ai lu cet appel à textes de l'Atelier du Gué pour une anthologie sur le travail, j'ai envoyé mon Rebours. C'est avec une fierté non dissimulée que je vous annonce qu'il a été retenu pour le recueil Pas de travail qui vaille qui vient de sortir. Je suis en bonne compagnie, à savoir : Lika Spitzer, Michel Calonne, Georges Flipo (encore lui !), Jean Pézennec, Dany Grard, Sophie Stern (bientôt chez D'un noir si bleu), Fabrice Marzuolo, François Teyssandier et Guy Chaty.
Revenons sur ce projet. L'Atelier du Gué a effectué une présélection puis l'École Estienne s'est occupée du choix final des textes, de l'illustration de chaque texte, de la couverture, des corrections, de l'impression, etc. Un beau projet commun entre les élèves du BTS Édition et du DMA Illustration (*). Et surtout un très beau livre. Je remercie l'Atelier du Gué, l'École Estienne et tout particulièrement Michiru Baudet pour l'illustration de Rebours.

Pas de travail qui vaille, École Estienne / Atelier du Gué, 96 pages, illustré, 14 euros. Couverture : illustration de Lise Perret

____
(*) Je précise pour les ignares dont je faisais partie, pour leur éviter une recherche, DMA est l'acronyme de Diplôme des Métiers d'Art.

samedi 6 mars 2010

Le roman dont JE suis le héros

Où l'on apprend que je suis commissaire de police dans une autre vie, fictive celle-ci.


Quelle pagaille !
Pagaille monstre de Jérôme AttalNon, je ne vais pas vous parler du dernier livre de Jérôme Attal. Je ne l'ai pas encore lu. Allez, et puis oui finalement, car l'idée mérite qu'on s'y attarde. Tout d'abord, je vous ai déjà parlé sur ce blog du parolier le plus hype de Paris (il a récemment adapté du Johnny Cash pour Eddy Mitchell) à l'occasion de son Journal fictif d'Andy Warhol, et j'en avais profité pour pousser la chansonnette : vos oreilles s'en souviennent. Douloureusement.

Il propose avec son dernier livre, Pagaille monstre, à la manière des livres « dont vous êtes le héros » qui pullulaient dans les années 80, un livre où le lecteur choisit lui-même l'évolution de l'histoire. Seulement, et c'est là la nouveauté, il a transposé le concept de la science-fiction/fantasy à un autre genre littéraire, ici les errances amoureuses, les chassés croisés, etc.
Je ne sais pas à quoi il carbure, mais son cerveau est un véritable générateur d'idées. Déjà, celle du Journal fictif... Chacun sait néanmoins, pour paraphraser Mallarmé, qu'on n'écrit pas avec des idées mais avec des mots, alors j'ai hâte de vérifier si le livre tient ses promesses, et j'en parlerai avec l'auteur qui sera en dédicace le 8 mai 2010 à la librairie l'Amandier, à Puteaux.

Peut-être va-t-il initier un mouvement, et que d'autres auteurs vont écrire des livres « dont vous êtes le héros » sur d'autres sujets. J'adorerais, par exemple, un livre similaire se passant dans le monde de l'entreprise : le harcèlement, les plans de licenciement, les promotions canapé... Je vous arrête tout de suite, je serais incapable d'écrire un tel livre, c'est bien de connaître ses limites.
Mais bon ce type de livres, tout de même, assez démocratique (tous les lecteurs peuvent être le héros), ne vaut pas, pour l'orgueil, un livre dont JE suis le héros, je veux dire un livre dont Franck Garot est, sinon le héros, un des personnages.


Le commissaire Garot
Vous connaissez Nicolas Ancion ? Il y a quelques années, Nicolas et moi participions aux concours de nouvelles. Depuis, il a choisi de se consacrer entièrement à l'écriture (je crois qu'il continue toujours les concours), alors que je suis resté un dilettante.
Et comme il le dit ici, « un écrivain, à mes yeux, c'est quelqu'un qui écrit, avant tout .» Alors il n'arrête pas, il écrit sans cesse, monte des projets les plus fous. Sa dernière folie ? Écrire un polar en direct de la Foire du livre de Bruxelles, et en 24 heures chrono. N'importe quoi ! Nicolas : Tu devrais voir quelqu'un, pour reprendre un titre de roman... Il explique sa folie sur son blog.

Nicolas Ancion écrivant son polar en direct du L@b du journal Le Soir à la Foire du livre de Bruxelles. (c) Le Soir (Pierre-Yves Thienpont)

Si j'en parle ce soir, ce n'est pas seulement par amitié, mais aussi parce qu'il a utilisé mon nom pour un de ses personnages, un commissaire alcoolique, c'est un rôle de composition évidemment, je ne suis pas commissaire. Bien entendu, je ne suis pas le seul Franck Garot de la planète, mais c'est bien mon nom qu'il utilise et non celui de mon homonyme de cousin par exemple. En tout cas, j'avais trouvé l'idée très plaisante, il avait carte blanche pour le personnage, et je ne suis pas déçu.
Enfin, la question qu'on se pose maintenant que son polar est écrit, c'est : et ça donne quoi ? Vous pouvez le lire sur le site du journal Le Soir. Je trouve qu'il s'en sort plutôt bien. Bien entendu, ce n'est pas publiable en l'état, il faut un travail de correction, de finition. L'écriture, c'est du travail, beaucoup de travail, après le premier jet, mais ce qu'a fait Nicolas est déjà énorme. Je ne sais pas si son polar sera à terme publié, je serais curieux de voir la différence avec cette première version. Quoi qu'il en soit, bravo l'ami !

Je ne résiste pas à vous donner à lire le début du polar, où le commissaire Garot se soulage.

Une très petite surface

1. UN

La rue est sombre mais pas tout à fait silencieuse. Quelle heure peut-il bien être ? Deux ou trois heures du matin ? L'éclairage public ponctue de taches palotes le trottoir de droite, où de moches jardinets tentent de donner un air joyeux à des maisons ouvrières défraîchies. Du côté gauche, un grillage industriel longe la rue, laissant entrevoir un terrain de football.
On entend au loin le ronflement de la ville assoupie et de ses habitants enterrés sous les couettes. Un moteur de voiture se rapproche. Il vrombit et vrombit à nouveau. Une Renault Mégane blanche s'engouffre dans la rue à vive allure, elle zigzague à la hauteur des jardinets et vient racler le trottoir juste devant le dernier bâtiment. Un homme descend du côté conducteur, respire une grande bouffé d'air et marche jusqu'au seuil de la maison en sifflotant. Ce n'est qu'après avoir introduit la clef dans la serrure qu'il remarque que la portière est restée ouverte. Il retourne sur ses pas, claque la portière d'un geste solennel et ouvre, sans plus de précautions, sa braguette face au terrain de football.
La flaque à ses pieds s'étend de seconde en seconde, elle ressemble d'abord à la Wallonie, tout en largeur, puis à une espèce de France sans le Finistère, pour finir en long ruisseau qui dévale vers le caniveau.
L'homme lève le nez vers le ciel et cherche la lune, qu'il ne trouve pas, pour cause de ciel nuageux. Il ne s'en soucie pas et retourne à la maison, empruntant une trajectoire presque rectiligne, dont il est très fier.
Il est un peu saoul, le commissaire Garot.
Franck, qu'on l'appelle dans le service.
Il veut monter les marches quatre à quatre mais s'agrippe bien vite à la rampe.
Les murs ondulent et l'escalier tortille.
Il s'assied un instant. Pense à sa fille.
Ça n'aide pas à dessaouler, encore moins à retrouver l'équilibre. Elle est là-haut dans sa chambre, la petite. Il a envie de la voir. Il monte à quatre pattes, atteint péniblement le palier, la maison est petite, heureusement, les étages ne sont pas trop hauts. Il se redresse enfin et avance à pas feutrés vers la chambre de sa fille, l'entrouvre et glisse un œil. La lampe du corridor éclaire le lit aux draps fleuris.
Il est vide.
Le commissaire Garot vacille, repousse la porte contre le mur. Tâtonne à la recherche de l'interrupteur, allume le lustre.
La lumière vive lui fait plisser les yeux. Le lit est vide mais il est soigneusement refait.
Natacha est sortie. Natacha n'est pas rentrée. Natacha s'est fait agresser. Les hypothèses les plus horribles se bousculent dans la tête du commissaire.
Il referme la porte et décide de filer aux toilettes pour soulager son estomac. [lire la suite]


_____
Photo: Nicolas Ancion écrivant son polar en direct du L@b du journal Le Soir à la Foire du livre de Bruxelles. (c) Le Soir (Pierre-Yves Thienpont)

vendredi 19 février 2010

Le guano du poète

En 2007, pour la publication du livre de Jean-Paul Lamy, Mot Compte Double avait proposé comme contrainte à ses chroniqueurs d'écrire un texte à partir du titre. Il a donc été question de goélands. Bien entendu, j'ai répondu à l'appel et j'en ai profité pour y mêler des thèmes qui m'intéressent : Hugo, fiction/réalité, Baudelaire, poésie, Boudin, souvenir, Honfleur...


J'en parle ce soir car j'ai récemment relu ce texte, Le banc du goéland, notamment parce que j'avais l'ambition de le réduire à 100 mots. J'en parle aussi parce qu'il me revient ce projet de recueil de haïkus inspirés d'artistes et écrivains, des phares comme le disait Baudelaire. En voici un sur Baudelaire justement, qui finalement, mieux qu'en 100 mots, résume parfaitement mon Banc du goéland, comme quoi, la concision...


Assis sur un banc
Charles regarde la grève
Un goéland pleure


Je dois avouer être fier de ce haïku, notamment pour le double sens des mots banc, grève et pleurer (un goéland pleure, comme un mouton bêle). Seulement, écrire un haïku comme celui-ci tue dans l'œuf tout projet de recueil, car mes autres haïkus, à côté de celui-ci, paraissent nullissimes.

Alors, j'invite ceux qui aimeront le début du texte à continuer leur lecture sur Mot Compte Double qui regorge de pépites (Joël Hamm récemment).

Le banc du goéland

Honfleur, mai 1859. Il regarde par la fenêtre le jardin puis, au-delà, l’estuaire où la brume matinale termine de se lever. Il ne voit pas encore Le Havre, ni les voiles au loin remontant vers Harfleur. Aucun bruit dans la maison-joujou ; sa mère est certainement sortie. Il décide d’aller se promener. Il descend au rez-de-chaussée, enfile son manteau, hésite à prendre son chapeau, finalement non, il sort sans, descend les six marches pour gagner la rue, cette rue qui portera un jour son nom. Il se dirige vers la Seine. Quelques minutes plus tard, il débouche sur la place de la batterie avec son phare fraîchement édifié. Il aperçoit un goéland tranquillement perché sur un banc face à l’estuaire. Solitaire. [lire la suite]

dimanche 24 janvier 2010

DCCCVII.2

Comme le dirait sûrement Darius, le personnage du jubilatoire roman d'Arnaud Le Guilcher En moins bien, il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Alors, la saison 2 des 807 vient de commencer.
Quelques changements, l'adresse d'abord. Ensuite, pour m'épargner du travail, un seul auteur chaque jour et pas de traduction de nombres, mais un titre. Chaque publication est un triptyque, avec un 807 parmi les propositions de la triplette, j'ouvre aussi les commentaires, mais si les trolls rappliquent, je ferme.
Ce qui ne change pas : l'heure de publication, 8 h 07, l'adresse mail pour participer (les807 chez free.fr) et je reste l'éditeur et correcteur, le gars un peu pénible qui demande parfois aux participants de revoir leur copie.
J'espère que cette nouvelle formule permettra de belles choses. Et la triplette du jour est inspirée de cette photo (la Maison Blanche a demandé le retrait de cette pub).

De la publicité

dimanche 17 janvier 2010

Des pancakes pour Mauvignier

Ce soir, je ne vous parlerai pas du roman de Laurent Mauvignier, Des hommes.

Non, je ne vous en parlerai pas, mais vous pouvez en écouter la page 48. Et puis, pour continuer de ne pas en parler, j'ai écrit un pastiche, Des pancakes, où je donne une suite à mes histoires de doughnuts. Qu'il pardonne le scribe, comme le dit Manu. Car il ne faut pas en parler, du roman de Mauvignier : il faut le lire. Et plutôt que d'obliger les gamins à assister à une lecture de la lettre de Guy Môquet, il faudrait imposer la lecture des Hommes de Mauvignier aux lycéens. Ce livre est mon Goncourt. Mais à continuer dans cette veine (rappelons Dans la foule), c'est le Nobel qu'on va lui donner. Évidemment, Des hommes fait mal à l'humanité qui nous reste, c'est justement ce qu'on demande à la littérature.

Et si vous avez encore faim, je vous propose quelques pancakes. Et pas d'illustration ce soir, juste des mots, ne pas distraire le lecteur.



Des pancakes
(à la manière de Laurent Mauvignier)

Ce regard quand elle est rentrée et qu’elle m’a vue dans sa cuisine avec ses filles, quand elle m’a vue leur préparer des pancakes. Ce même regard qu’elle adressait à son père avant, plein de haine et de peur. Et moi, dans sa cuisine. Moi ne sachant que faire de ce regard, incapable de le soutenir, cherchant à désamorcer une charge que je sais imminente.
Ce sont les petites qui –
Ce ne sont plus des gamines ! Elles ont quinze ans.

Ne pas insister, continuer à préparer les pancakes, chercher la confiture de cranberries dans les placards, et ne pas trouver, ouvrir des portes, en vain. Les petites ne disent rien, n’osent rien dire, elles attendent. Mary est restée à l’entrée de la cuisine, me jaugeant, se demandant sûrement ce qu’elles ont bien pu me raconter, imaginant un complot alors que.

J’ai pensé qu’il faudrait que j’explique ma présence dans sa cuisine aujourd’hui, lui décrire la voix de Maureen au téléphone ce midi, et Caryn que j’entendais sangloter à côté (devinant qu’elle relevait inlassablement sa mèche tombante à chaque hoquet), lui dire que j’avais entendu un appel au secours, pas le récit d’une dispute entre une mère et ses filles, que – enfin, non, pas la force de me justifier – alors plutôt parler des faits,
Elles m’ont parlé de leur père –
Mais ce n’est pas leur père !

Elle entre dans la pièce et s’affaisse sur la première chaise, plus fatiguée qu’exaspérée.

Je me souviens très clairement de Ray, ce père qu’elles viennent de retrouver, ou trouver. Je ne me rappelle pas de son nom, seulement de son visage, assez laid. Il était venu deux ou trois fois à la maison avec Mary. Ils formaient un drôle de couple : lui avec sa tête de premier de la classe binoclard, maigre et blanc comme un linge, et ma fille, grasse, renfermée, des idées comme sa peau ébène. Nous n’étions pas certains qu’ils se fréquentaient vraiment. Quel était son nom déjà ? Ray... Je demande à Mary, Maman, ne t’y mets pas. Ce n’est pas le père des jumelles. Je l’ai vu tout à l’heure. C’est impossible.
Je me rappelle très bien quand elle nous avait annoncés qu’elle était enceinte à son père et à moi. Elle n’a jamais voulu nous dire qui lui avait fait ça. La fureur de son père alors. Comme il l’avait battue, j’avais dû appeler les voisins pour le maîtriser, il était devenu fou, il hurlait : c’est quoi son nom à ce fils de pute ? C’est quoi son nom à ce fils de pute ? Bordel ! Et elle, effrayée : je sais pas Papa, je te jure, et lui redoublant les coups, les postillons accompagnant les questions, jusqu'à cracher ses questions : qui a osé ? Qui a osé toucher ma petite fille ? Personne papa, je te jure, personne.

Elle n’a jamais voulu nous dire.

Jamais.

Elle reprend : ce Ray veut être le père des filles, il m’a menacée d’un procès. Je n’ai pas les moyens pour un avocat, tu le sais. Alors j’ai réfléchis, et je me dis qu’il pourra leur payer leurs études.

Mais quoi. Il faudrait la croire ? Croire qu’elle accepterait pour le bien des petites. Les petites qui restent dans leur mutisme, incrédules, ne sachant s’il s’agit encore d’une manœuvre. Déchirées entre la joie et la crainte. Moi-même, je me demande si Mary est sérieuse, ou si elle n’avoue pas là avec cette histoire d’avocat pour sauver la face – sa face au bord du naufrage, je le vois –, que ce Ray est effectivement le père des petites. Et ce silence qui s’installe alors. On entend une sirène de pompiers dehors, un pancake grésiller dans la poêle derrière moi, et nos quatre cerveaux endoloris cherchant une issue à cette discussion.

Une issue.

Bon, je te sers un pancake ?
Non merci, j’ai déjà mangé des doughnuts avec Ray.

Et elle fond en larmes.

lundi 4 janvier 2010

Du blog au blog : apprendre à finir

Où l'on parle d'une réponse de Chevillard, où l'on en finit avec Chevillard et où l'on annonce Mauvignier pour apprendre à en finir avec Chevillard, parce que ça suffit : on parle trop de Chevillard ! Maintenant (enfin le 14 janvier), lisons-le.

De blog à blog
L'Autofictif voit une loutre de Éric Chevillard (l'Arbre vengeur)Aujourd'hui, 4 janvier 2010, je prends un an, rien d'exceptionnel, cela arrive tous les ans, et sans aucune fantaisie, toujours à la même date. Si personne n'y a encore pensé (ce serait pourtant le genre d'Éric Faye, ou celui de Bernard Quiriny), je vais écrire une nouvelle sur un personnage dont l'anniversaire change de date chaque année, de manière imprévisible. Enfin, évacuons le non-événement de mes 38 ans (pour le cadeau, choisissez une guitare Vigier Excalibur plutôt que le dernier livre d'Alexandre Jardin) parce que c'est surtout l'anniversaire de la mort d'Albert Camus, et, plus simplement, parce qu'Éric Chevillard publie ceci sur l'autofictif :
On demande parfois à mon éditeur et à moi-même aussi d’ailleurs pourquoi nous publions L’Autofictif en volume. Et l’on s’inquiète : serait-ce purement vénal ? Balayons ce vil soupçon qui ne repose sur rien puisque ni ma famille ni moi non plus n’avons jamais faim aux heures des repas. Je n’ai en conséquence pas besoin de gagner ma vie en monnayant bassement le fruit de mon activité comme le font, toute honte bue, tant de travailleurs cupides des secteurs primaire, secondaire et tertiaire.

Je suis payé cent fois de ma peine par le sourire qui, certains matins, j’ai plaisir à le croire, réjouit la figure blême de mon lecteur accablé par le poids de ses responsabilités professionnelles si insuffisamment rétribuées. Mais j’aime les livres, que voulez-vous, c’est aussi bête. J’aime leurs pages légères et le fil serré qui les relie.

Et donc je leur confie ces mots imprimés une première fois dans la buée que forme notre souffle court sur la vitre de nos écrans.

D'aucuns y lisent une réponse à mon précédent billet. Personnellement, j'en doute, l'écrivain a certainement mieux à faire que de se perdre sur ce modeste blog. Je me permets de reproduire son triptyque pour sa qualité et parce qu'il apporte deux points que j'avais négligés, négligeant que je suis : tout travail mérite salaire (à ce propos, j'ouvrirai cette année le dossier des recueils de nouvelles collectifs), et l'amour du livre. Histoire de clore le sujet, si vous êtes d'accord.

Chevillard, les 807 et moi
Choir de Éric Chevillard (Minuit)J'en profite pour préciser mes relations avec Éric Chevillard : aucune.
Nous ne nous connaissons pas, aucun échange, je ne souhaite pas spécialement devenir son ami, ne refuserais cependant pas de boire des coups avec lui. Quant à son œuvre, je suis partagé entre l'incompréhension (Du hérisson m'est tombé des mains) et l'admiration (Démolir Nisard, j'en parle ici), et ne peux parler de l'un sans préciser l'autre. Je lis quotidiennement l'autofictif, qui m'a inspiré, par jeu et par hommage, les 807.
Et c'est par l'intermédiaire d'une factrice de charme (merci Miss) que je lui ai proposé de terminer les 807. Il m'a félicité et fait parvenir (merci Miss) sa contribution. Je lui en suis éternellement reconnaissant. J'achèterai son prochain roman et le lirai dans l'avion qui me mènera de Paris à New York, et ce, en dépit des risques que je prends en introduisant dans un long courrier à destination des États-Unis un livre intitulé Choir.

C'est le moment de vous donner le fruit de mes réflexions sur une suite des 807 : il n'y aura pas de saison 2. Du moins, ce serait sans moi.

J'ai pensé créer un autre blog chevillardien, Ta gueule Nisard, où les participants donneraient de nouveaux faits et gestes de ce couard de Nisard, sous forme de dépêches ou autres, pour prolonger Démolir Nisard. Seulement, je trouve cela bien prétentieux de vouloir être Chevillard à la place de Chevillard, même s'il y a eu parmi les 807 de belles chevillardises.

Pour finir, le prochain post sera un pastiche de Laurent Mauvignier intitulé Des pancakes, et il est fort possible qu'il soit accompagné d'une lecture versatile.

mercredi 23 décembre 2009

Du blog au livre

Parlons blogs et livres, et livres de blogs, à cause de Chevillard.

L'émotion rare
Le 8 décembre 2009, Éric Chevillard publie sur son autofictif :
Il est évident que le lecteur qui achète aujourd’hui un livre dès sa parution plutôt que d’attendre de le trouver d’occasion ou plus tard éventuellement en édition de poche, plutôt encore que de l’emprunter en bibliothèque – et quoi que l’on pense par ailleurs de ces usages certainement justifiés – fait montre envers l’auteur d’une attention (d’une prévenance, d’une délicatesse) qui est en passe de devenir pour celui-ci une émotion rare.

Il m'arrive d'être de ces lecteurs-là. De manière récurrente pour Jean Echenoz, Marie NDiaye ou Patrick Modiano. Cette liste ne vous étonne pas, j'en parlais ici. Et parfois pour quelques autres. Une fois achetés, il peut se passer quelques mois avant que je n'ouvre ces livres. Mais il me les faut rapidement, parfois même le jour de parution. Je n'explique pas cet étrange manie, certainement pas par la crainte d'une rupture de stock. Notez que, étrangement, quand vous allez le jour de parution d'un livre de Jean Echenoz dans une Fnac (ou un Virgin), vous avez la surprise qu'on vous réponde qu'il n'est pas encore disponible. À l'inverse, pour la sortie d'un tome d'Harry Potter, des ouvertures exceptionnelles étaient organisées à minuit le jour J. Pourtant, Harry Potter n'est pas publié chez Minuit, contrairement à Echenoz !

Choir de Éric Chevillard (Minuit)Revenons à Éric Chevillard. Au-delà de l'appel à la consommation (il sort deux livres en janvier) et au besoin légitime de tout écrivain de gagner de l'argent, j'ai la faiblesse de croire qu'il est sérieux lorsqu'il parle de cette émotion rendue plus rare.
Alors quoi, vais-je acheter les livres d'Éric Chevillard ? Le Normand que je demeure sera fidèle aux clichés : oui et non. Oui, le 14 janvier, j'achèterai son livre Choir. Parce que les premières pages m'ont convaincu.
Non, le 20 janvier, je n'achèterai pas la saison 2 de l'Autofictif, pour deux raisons. Premièrement parce que le 20 janvier je serai à New York (au Krispy Kreme, au Burger King, ou ailleurs), deuxièmement pour ce que je vais évoquer maintenant.

Livres de blogs
Pour moi, tenir un blog, fût-il littéraire, ce n'est pas écrire un livre.
L'Autofictif voit une loutre de Éric Chevillard (l'Arbre vengeur)C'est le cas de l'Autofictif. Chaque jour je me régale du tryptique, adapté au format blog, à l'actualité, mais il me semble qu'il perd de son intérêt passé au format livre. Surtout qu'il n'y a aucun travail d'édition, à savoir de tri, de correction, comme je l'ai déjà indiqué sur ce blog. La deuxième saison de l'Autofictif sort en livre, sous le titre l'Autofictif voit une loutre, le 20 janvier, chez l'Arbre vengeur.
C'est pour exactement les mêmes raisons que je ne sortirai pas les 807 en livre. On me l'a proposé, j'y ai beaucoup réfléchis, pensé à différentes options. Mais sortir les 807 en livre impliquerait un vrai travail d'édition, pour un résultat incertain. Qui achèterait un tel livre ? En vendrait-on 807 exemplaires à 8,07 euros ? Tiens, j'aimerais bien savoir combien l'Arbre vengeur a vendu d'exemplaires de l'Autofictif, certainement assez pour sortir la saison 2. De plus, l'intérêt de cette aventure 807 reste la diversité des participants, avec leur richesse et leur faiblesse, sélectionner certains 807 ou auteurs diminuerait cette diversité. Et comment être à la fois juge et partie, je fais partie de ceux qui ont écrit le plus de 807.
Il existe maintenant un mot un peu barbare pour désigner les livres issus d'un blog : blook (initié par Tony Pierce). Il existe même un prix du blook. Encore un mot inutile. Si ledit blook n'est qu'une suite d'élucubrations, qu'un journal intime, de l'autofictif à la Angot, le blook lui-même est inutile. Si le blook a été conçu comme un livre avec édition et corrections, alors c'est un livre, qu'importe si le brouillon était un blog ou du papier griffonné sur le bureau de l'auteur.

Enfin, laissons l'écriture bloguesque aux blogs.

Soyons juste, parfois, en ouvrant un livre, on se dit qu'une version blog aurait grandement suffi. C'est ce que je me suis dit encore aujourd'hui (enfin, hier, vu l'heure) en feuilletant le livre d'Anne Brochet, Un tour en ville, chez mon libraire. Des photos, de maigres textes. Je n'ai pas encore lu de livres d'Anne Brochet dont j'ai entendu plutôt de bons échos. Mais là, ce tour en ville, ne valait pas un livre, alors qu'en blog cela aurait pu donner quelque chose d'intéressant.

Petits pains au chocolat de Roxane Duru (Stéphane Million éditeurNotons ce qui reste pour moi la seule expérience intelligente autour des livres et des blogs, le livre de Roxane Duru, Petits pains au chocolat (Stéphane Million Éditeur). Elle a écrit son premier roman en utilisant les éléments d'un blog : posts et commentaires. On y trouve, comme un journal, par date des états d'âme, événements de la narratrice. Mais suivis de commentaires sous pseudo, avec souvent réponse de la narratrice. J'ai trouvé l'idée intelligente donc, un vrai style, mais je n'ai pas aimé. Je n'ai pas aimé parce que je me suis senti vieux, loin de ses états d'âme, du côté autofictif, de son style aussi.
Les jeunes s'y retrouvent certainement, les vieux cons comme moi pas du tout. Un article ici pour en savoir plus.

Liens bloguesques
On me demande pourquoi je ne mets pas tous mes amis dans la liste blogs sur le côté.
C'est vrai, il n'y a pas Georges Flipo, Gaëlle Pingault, Manu Causse, Joachim Séné, Jean Prod'hom, Emmanuelle Urien... (liste non exhaustive). Bah, la raison est simple, ne figurent que les blogs où on peut me lire (Mot Compte Double, Magali Duru, Calipso) ou entendre (Page 48), ou que j'ai créé (Les 807).

J'ajoute deux nouveaux liens, Les Chevaliers des touches, le blog que Martin Winckler a ouvert pour les écrivants, vous pouvez y lire un de mes textes sur le besoin d'écrire (vous avez le droit de ne pas être d'accord) et le Cabinet des curiosités d'Éric Poindron qui a relayé les 807, avec certains de mes messages, et dernièrement il a publié mes réponses à un questionnaire loufoque. J'espère qu'en lisant mes réponses vous vous amuserez autant que moi en les écrivant. C'est du blog, alors j'y ai recyclé du Chevillard. Je vous encourage à répondre à votre tour...
Je fréquente régulièrement ces blogs amis, et d'autres (La République des livres). J'en profite pour signaler le retour de Stéphane Laurent. On se connaît (virtuellement) depuis un bail, depuis l'époque où il avait créé un forum sur les concours de nouvelles. Je partage souvent ce qu'il écrit.
Alors la raison pour laquelle je le lis c'est surtout pour la façon dont il le dit ! Pas de demi-mesure chez Stéphane, parfois de la mauvaise foi (assumée) mais surtout une réelle passion pour la littérature.

Ça se termine
Eh oui, 2009 se termine, je vous souhaite de bonnes fêtes et de bons livres au pied du sapin. Pour commencer 2010, je vous prépare deux pastiches (Laurent Mauvignier pour une histoire de pancakes pour changer des doughnuts et Éric Faye pour une fièvre sexuelle), une seconde traduction en anglais et je vous parlerai de ce recueil de nouvelles collectif qui sortira pour le Salon (du livre de Paris, clin d'œil à Georges) à l'Atelier du Gué avec un de mes textes illustré par l'École Estienne.

Allez, à l'année prochaine !

Note du 28 décembre 2009 : le titre initial de ce billet était affreux, je le change pour du moins pire.