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jeudi 16 août 2012

Les ders des ders

Je ne suis pas amateur de poésie. Je lis régulièrement Baudelaire et Verlaine, et des haïkus.

C'est honteux de le dire mais je lis peu de poètes vivants. Certains d'entre eux néanmoins éveillent ma curiosité, tels Maryse Hache récemment, et Guillaume Siaudeau. Si vous fréquentez les 807, vous connaissez ces noms. Et si vous fréquentez les 807 depuis le début, vous connaissez celui de Thomas Vinau.

C'est via Christophe Sanchez sur Twitter puis Facebook, que j'ai eu connaissance de son recueil Les derniers seront les derniers publié par Frédérick Houdaer pour le Pédalo ivre. Christophe avait photographié et partagé ce poème magnifique :
La phrase du siècle

Ce fut une fête fabuleuse
où tous les mammifères furent ivres
on y fêtait la fermeture
du Grand Magasin Général
le soleil fut bradé
contre de l'alcool frelaté
la lune jetée aux ordures
personne ne vit s'éteindre les étoiles
la voie lactée fut dégradée
et le lendemain balafré
à la bombe de peinture sale
quelqu'un laissa au cutter
une gravure dans le ciel
reprenant le mot de Beckett :
vomir et partir

Thomas Vinau
Je pourrais vous parler d'autres poèmes du recueil, comme Lettre du front, La lèpre ou Les gros mots pour vous donner envie de vous le procurer. Mais, fidèle à mes petites manies, je vous propose un pastiche. Après Verlaine, je m'attaque donc à un poète vivant, bien vivant. J'espère qu'il le lira comme un hommage.
Ma tire à deux balles

Elle deviendra quoi
ma tire à deux balles
qui a traversé
le pays
pour venir
te chercher
elle deviendra quoi
ma tire à deux balles
qui a servi de lit
quand on a baisé
cette nuit-là
sur un air
d'autoroute
elle deviendra quoi
ma tire à deux balles
quand j'aurai gagné
des millions
au loto des euros

Franck Garot

jeudi 22 décembre 2011

Chantons les saisons !

En octobre, je publiais ici mon pastiche de la Chanson d'automne de Verlaine. Et j'appelais les pasticheurs à continuer les saisons, à terminer le travail inachevé du Prince des poètes. Le résultat va au-delà de mes espérances car au final ce ne sont pas 4 mais 5 saisons chantées en 4+4+3, grâce à l'une des saisons d'Imrie.

Je remercie Magali, Sylvie et Joachim d'avoir répondu à l'appel, et pour vous, voici donc le florilège de Chansons qu'on peut retrouver sur pastiches.net.

Chanson d'automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine


Chanson d’hiver

Le linceul blanc
D’un hiver lent
Abandonne
La fleur de givre
Au carreau ivre
Qui s’étonne.

Auprès du feu
Mon ventre creux
S’engourdit,
Tant pis pour celle
Qui fut ma belle,
Je l’oublie ;

Et je m’endors
Bercé par l’or
Des tisons,
Quand ils crépitent
J’entends la fuite
Des saisons.

Sylvie Lainé


Chanson de printemps

Les rires clairs
Flottent dans l'air
Du printemps
Gonflant mon cœur
D'une vigueur
De vingt ans.

Monte la sève
Tandis que rêve
Mon amant ;
Je me souviens
Des jeux anciens
Et je mens ;

Et je me sauve
À pas de fauve
Pourchasser
Ici et là
Une belle à
Embrasser.

Franck Garot


Chanson d’été

Le doux refrain
Du slow sans fin
De l’été
Berçait nos corps
De ses accords
Répétés.

Tout transpirant
Et rouge, quand
Il s’achève,
J’arrive à prendre
Tes lèvres tendres
C’est le rêve.

Et nous partons
Vers ton futon
Pour, tout nus,
Danser le feu
D’un pas de deux
Inconnu.

Magali D.


Chanson d’hirtémone

La pluie dardée
De l’embardée
D’hirtémone
Givre mes dents
D’un cri ardent
De crémone.

Tout en pêchant
Des fleurs le chant
De berceuse,
Je sens, salin,
Un froid vilain
De perceuse.

Mon sang laqué,
Je suis traqué,
Quand s’amorce,
En éclatant,
Le feu suintant
Des écorces.

Joachim Séné

mercredi 2 novembre 2011

Et de 100 !

Ce soir, nous éclairons les coulisses des 807 et annonçons une bonne nouvelle.

Les 807 côté coulisses
Je viens de publier mon 100e 807. J'ai profité de ce texte pour parler de cette expérience du point de vue du taulier. Je le reproduis ici. Ceci dit, malgré le titre de ce 807, ça continue, et les propositions sont toujours les bienvenues.
C'était les 807

C'était chaque jour vérifier la messagerie du blog, puis une seconde, voire celle de Facebook, car les contributions venaient de toutes parts. C'était lire, relire, accepter, refuser, corriger, traduire, parfois récrire. C'était répondre à tous, toujours. C'était aussi échanger, donner et recevoir, parler style, règles. C'était découvrir de nouvelles voix, de nouveaux horizons, de nouveaux projets. C'était faire des erreurs, sûrement. Mais c'était aussi rencontrer certaines de ces voix dans le réel, pour un déjeuner, un événement. C'était se dire qu'on ne respirait plus, qu'il fallait arrêter, et on arrêtait, et on recommençait, différemment, certes, mais on recommençait tout de même, et on arrêtait de nouveau, pour mieux recommencer. C'était se demander pourquoi cette addiction, pourquoi perdre un temps précieux parce que rare, se dire néanmoins qu'on continuait d'apprendre. C'était annoncer le programme, les changements, les suspensions faute de propositions, faute de temps. C'était voir les jours passer et le stock diminuer, jusqu'à écrire à la dernière minute pour que le flux continue. C'était retravailler des images pour qu'elles rentrent en 520 de large, trouver un lecteur pour écouter le son. C'était composer de la musique, l'enregistrer. C'était prendre des photos qu'on utiliserait et qu'on n'utilisera jamais. C'était se connecter à l'interface du blog, de la maison, de New York, Londres, Bangkok, Chişinău... C'était corriger après publication des fautes de participe passé qu'on avait oublié voire oubliées, ou régler un problème de programmation, l'objet publié trop tôt ou trop tard. C'était tenter de nouvelles choses, sur le fond, sur la forme, tenter des pastiches comme celui-ci, maquiller des fêlures et les donner à lire, ou au contraire inventer une histoire. C'était publier un livre, puis en préparer un deuxième. C'était envisager une lecture publique. C'était accepter tout le monde, du moment qu'il ait quelque chose à dire, sans aucune discrimination quelle qu'elle soit. C'était rester seul maître à bord, taulier malgré soi, assumer ses choix, ses erreurs. C'était certains jours haïr ce nombre, violemment, le considérer comme un triple six. C'était s'étonner que ça tienne toujours, que ça intéresse encore, ne pas comprendre ce que ça signifie, et se demander jusqu'où ça irait dans l'hypothèse improbable que ce chemin mène quelque part. C'était enfin ne pas savoir comment remercier chacun, participant ou lecteur.


C'était mon 100e.

C'était un pastiche
C'était, Joachime Séné, publie.net, 2011Le texte que vous venez de lire est un pastiche du C'était de mon comparse de pastiches.net, Joachim Séné. Je vous ai déjà parlé de ce projet en janvier : C'était les Glossos. Je ne redirai pas une nouvelle fois le bien que j'en pense, mon pastiche s'en chargera aujourd'hui.
Mais il me faut vous annoncer que publie.net (évidemment) a décidé de publier le texte en epub. Vous le trouverez en cliquant sur l'image ou sur ce lien. Et ceux qui n'ont pas encore de liseuse ou de tablette pour lire un fichier epub peuvent se réjouir de l'existence de logiciels tels l'add-on EPUBReader 1.4.1.0 que j'utilise pour Firefox.
Bien sûr, depuis mon article de janvier et de la première version du texte en pdf, Joachim a continué l'écriture pour que l'année s'achève et qu'elle recommence, identique à la précédente.

lundi 10 octobre 2011

Des nouvelles de pastiches.net

Comme annoncé, pastiches.net a été lancé le 1er septembre 2011. Le site a pris son rythme de croisière avec des publications deux fois par semaine.

Nous avons reçu plusieurs textes, des pastiches, comme La couverture rouge, Virginia Woolf revisitée par Marianne Desroziers, ou Charles Baudelaire par MO avec son Sonnet à un passant. Nous avons aussi sollicité Claro qui a tout de suite répondu présent avec sa Journée de l'écrivain en réponse à la Journée du musicien d'Erik Satie.

Comme indiqué au lancement, on n'y trouve pas uniquement des pastiches mais aussi des hommages, comme Un peu de ménage, un poème de Guillaume Siaudeau où plane l'ombre de Beckett. Voire un double hommage comme cet objet littéraire étrange qu'est le Métro ivre, où Joachim Séné applique au Bateau ivre de Rimbaud le traitement oulipien que Hervé Le Tellier avait appliqué au Dormeur du val (Le Pasteur des Halles, in Zindien, Le Castor Astral, 2008).

Je vous engage à venir découvrir tous ses hommages ; pour naviguer rien de plus simple, les textes sont accessibles par trois entrées, celle de l'auteur pastiché (liens sur la première page), par pasticheur (en cliquant le nom d'un pasticheur vous avez la liste des autres pasticheurs sur la droite, essayez à partir de la présentation de votre serviteur), enfin les mots clés (notamment le type de texte : pastiche, éloignement, suite).

Et ce matin, nous avons publié mon pastiche de la Chanson d'automne de Verlaine (je sais je suis inconscient). Faut dire que le gars n'avait fait que 25% du boulot, une saison sur quatre ! Il en reste 50% maintenant, alors si l'inspiration vous vient, vos chansons d'été ou d'hiver sont les bienvenues.

Chanson de printemps

Les rires clairs
Flottent dans l'air
Du printemps
Gonflant mon cœur
D'une vigueur
De vingt ans.

Monte la sève
Tandis que rêve
Mon amant ;
Je me souviens
Des jeux anciens
Et je mens ;

Et je me sauve
À pas de fauve
Pourchasser
Ici et là
Une belle à
Embrasser.

mercredi 31 août 2011

pastiches.net : c'est parti !

Au départ, lors de notre discussion avec Joachim Séné, le talentueux spipiste de Rature.Net, ce ne devait être qu'un site d'agrégation de flux, un peu comme la page Flux de pastiches. Seulement, Joachim Séné, le talentueux huitcentseptiste (69 participations au compteur à date, tout de même), m'avoua apprécier quand je joue au tyran – comprendre : quand je fais le taulier/rédac en chef/correcteur. Alors, c'est devenu plus ambitieux, malgré moi.

Mais de quoi parle-t-on ?
On parle de pastiches.net, un nouveau site que Joachim et moi vous proposons dès le 1er septembre. On trouvera quelques éléments à la page À propos de ce site.

pastiches.netComplétons. Les blocs vides l'annoncent, on pourra lire des pastiches de Beckett et Flaubert pour les classiques, de Mauvignier et Chevillard pour les contemporains. Ensuite viendront Baudelaire, NDiaye, Céline. Côté pasticheurs, Proust, évidemment, mais aussi Garnerin, Flipo, Marcotte, vos serviteurs. Listes non exhaustives.

Comme indiqué, on lira de purs pastiches, mais aussi des suites (Moindre), des éloignements (Autofictif, Céline). Seront aussi publiés des articles, interviews, critiques plus ou moins sérieux. Les propositions sont les bienvenues, par exemple, si cela vous dit, des critiques du Degré suprême de la tendresse d'Héléna Marienské, de Et si c'était niais ? de Pascal Fioretto, de Pastiches et mélanges de Marcel Proust, de Pastiches et postiches d'Umberto Eco... N'hésitez pas à soumettre vos pastiches ou articles (adresse : contact at pastiches . net), le pire qui puisse arriver, c'est que le tyran que je suis les refuse.

Pour résumer, ce site dédié au style se veut ludique et sérieux. Et comme le dit en substance (alcoolisée) Joachim Séné, le talentueux facebookiste : Faudra fêter ça. En buvant du pastis et en mangeant des pistaches.


Prochainement je vous parlerai des 807 (encore !?), de Chevillard (ça faisait
longtemps...) et de Poker is War (enfin !).

lundi 24 janvier 2011

Écriture gnossienne

Erik Satie par Suzanne ValladonJe ne suis pas mélomane. J'écoute et je joue peu de musique classique pour deux raisons simples : je n'ai pas la culture ni le niveau technique. Satie fait partie des rares exceptions. Bien entendu, notre ville natale commune pourrait nous rapprocher. Mais je ne crois guère aux liens de la terre. Autre chose m'attire.

J'ai entendu parler de l'homme avant de connaître sa musique. J'apprécie particulièrement le personnage pour son humour (tout comme Allais, autre natif de Honfleur) et sa simplicité. Deux points que l'on retrouve dans sa musique. Ajoutons aussi cette probable fêlure de l'âme qui faisait de lui un être à part, juste à côté, une dissonance, comme ses notes hors gamme qu'il affectionne et qui donnent relief et étrangeté à ses compositions.

Je joue maintenant les trois premières Gnossiennes (vous pouvez écoutez mes limites pianistiques sur les 807 : triptyque gnossien). Je n'ai pas le niveau d'un Didier da Silva au piano (1). Je vous parle de lui parce que ce qu'il écrit ici sur Satie vaut pour moi. J'ai découvert les blogs de Didier da Silva (Les idées heureuses et Halte là) dans les liens de l'Autofictif. Puis, sans faire le rapprochement, j'ai lu un de ses textes hilarant sur le rewriting dans la revue Inculte. Évidemment, à l'annonce de la parution de son livre Une petite forme (chez P.O.L) (2), je me suis derechef (3) dirigé vers ma librairie.

Inculte #17Une petite forme de Didier da SilvaL'Automne Zéro Neuf de Didier da Silva


Revenons à Satie et à sa musique. Pour la décrire, nous avons déjà parlé d'humour (les titres valent le détour, les annotations aussi), simplicité, dissonances (maîtrisées). Deux autres éléments interviennent : la brièveté (les pièces sont courtes) et la répétition (les phrases sont répétées une fois dans un jeu de découverte/reconnaissance). En fait, je trouve dans la musique de Satie tout ce que je recherche en littérature. Pas étonnant qu'elle m'attire.

Pour moi, jouer Satie demeure une drôle d'expérience, hypnotique. Je peux jouer les Gnossiennes en boucle. Une impression de me trouver chez moi dans sa musique se mêle à l'addiction pure. Il me fallait comprendre comment il fait. Et jouer ne suffit pas. C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire à mon tour une Gnossienne, pasticher Satie comme je pastiche NDiaye ou Mauvignier, entre hommage et étude, se rapprocher pour pouvoir s'en détacher. D'où la Gnossienne n° 807 publiée avec cette histoire improbable de partition inédite. J'annonce que la Gnossienne n° 808 est en préparation pour une écoute dans quelques posts sur ce blog.

Je continue donc l'étude de Satie pour progresser dans mon écriture.


Gnossienne n° 807, composée et jouée par Franck Garot (c) DR
____
(1) Encore moins le talent d'un Alexandre Tharaud, dont l'écoute a été un catalyseur et m'a donné l'envie de me plonger dans les Gnossiennes
(2) Il sort aussi
l'Automne Zéro Neuf chez Léo Scheer
(3) Clin d'œil à son article pour la revue Inculte

dimanche 17 janvier 2010

Des pancakes pour Mauvignier

Ce soir, je ne vous parlerai pas du roman de Laurent Mauvignier, Des hommes.

Non, je ne vous en parlerai pas, mais vous pouvez en écouter la page 48. Et puis, pour continuer de ne pas en parler, j'ai écrit un pastiche, Des pancakes, où je donne une suite à mes histoires de doughnuts. Qu'il pardonne le scribe, comme le dit Manu. Car il ne faut pas en parler, du roman de Mauvignier : il faut le lire. Et plutôt que d'obliger les gamins à assister à une lecture de la lettre de Guy Môquet, il faudrait imposer la lecture des Hommes de Mauvignier aux lycéens. Ce livre est mon Goncourt. Mais à continuer dans cette veine (rappelons Dans la foule), c'est le Nobel qu'on va lui donner. Évidemment, Des hommes fait mal à l'humanité qui nous reste, c'est justement ce qu'on demande à la littérature.

Et si vous avez encore faim, je vous propose quelques pancakes. Et pas d'illustration ce soir, juste des mots, ne pas distraire le lecteur.



Des pancakes
(à la manière de Laurent Mauvignier)

Ce regard quand elle est rentrée et qu’elle m’a vue dans sa cuisine avec ses filles, quand elle m’a vue leur préparer des pancakes. Ce même regard qu’elle adressait à son père avant, plein de haine et de peur. Et moi, dans sa cuisine. Moi ne sachant que faire de ce regard, incapable de le soutenir, cherchant à désamorcer une charge que je sais imminente.
Ce sont les petites qui –
Ce ne sont plus des gamines ! Elles ont quinze ans.

Ne pas insister, continuer à préparer les pancakes, chercher la confiture de cranberries dans les placards, et ne pas trouver, ouvrir des portes, en vain. Les petites ne disent rien, n’osent rien dire, elles attendent. Mary est restée à l’entrée de la cuisine, me jaugeant, se demandant sûrement ce qu’elles ont bien pu me raconter, imaginant un complot alors que.

J’ai pensé qu’il faudrait que j’explique ma présence dans sa cuisine aujourd’hui, lui décrire la voix de Maureen au téléphone ce midi, et Caryn que j’entendais sangloter à côté (devinant qu’elle relevait inlassablement sa mèche tombante à chaque hoquet), lui dire que j’avais entendu un appel au secours, pas le récit d’une dispute entre une mère et ses filles, que – enfin, non, pas la force de me justifier – alors plutôt parler des faits,
Elles m’ont parlé de leur père –
Mais ce n’est pas leur père !

Elle entre dans la pièce et s’affaisse sur la première chaise, plus fatiguée qu’exaspérée.

Je me souviens très clairement de Ray, ce père qu’elles viennent de retrouver, ou trouver. Je ne me rappelle pas de son nom, seulement de son visage, assez laid. Il était venu deux ou trois fois à la maison avec Mary. Ils formaient un drôle de couple : lui avec sa tête de premier de la classe binoclard, maigre et blanc comme un linge, et ma fille, grasse, renfermée, des idées comme sa peau ébène. Nous n’étions pas certains qu’ils se fréquentaient vraiment. Quel était son nom déjà ? Ray... Je demande à Mary, Maman, ne t’y mets pas. Ce n’est pas le père des jumelles. Je l’ai vu tout à l’heure. C’est impossible.
Je me rappelle très bien quand elle nous avait annoncés qu’elle était enceinte à son père et à moi. Elle n’a jamais voulu nous dire qui lui avait fait ça. La fureur de son père alors. Comme il l’avait battue, j’avais dû appeler les voisins pour le maîtriser, il était devenu fou, il hurlait : c’est quoi son nom à ce fils de pute ? C’est quoi son nom à ce fils de pute ? Bordel ! Et elle, effrayée : je sais pas Papa, je te jure, et lui redoublant les coups, les postillons accompagnant les questions, jusqu'à cracher ses questions : qui a osé ? Qui a osé toucher ma petite fille ? Personne papa, je te jure, personne.

Elle n’a jamais voulu nous dire.

Jamais.

Elle reprend : ce Ray veut être le père des filles, il m’a menacée d’un procès. Je n’ai pas les moyens pour un avocat, tu le sais. Alors j’ai réfléchis, et je me dis qu’il pourra leur payer leurs études.

Mais quoi. Il faudrait la croire ? Croire qu’elle accepterait pour le bien des petites. Les petites qui restent dans leur mutisme, incrédules, ne sachant s’il s’agit encore d’une manœuvre. Déchirées entre la joie et la crainte. Moi-même, je me demande si Mary est sérieuse, ou si elle n’avoue pas là avec cette histoire d’avocat pour sauver la face – sa face au bord du naufrage, je le vois –, que ce Ray est effectivement le père des petites. Et ce silence qui s’installe alors. On entend une sirène de pompiers dehors, un pancake grésiller dans la poêle derrière moi, et nos quatre cerveaux endoloris cherchant une issue à cette discussion.

Une issue.

Bon, je te sers un pancake ?
Non merci, j’ai déjà mangé des doughnuts avec Ray.

Et elle fond en larmes.

mercredi 4 novembre 2009

The Doughnut in a Pinch

Comme promis, here is the translation de mon pastiche de Marie NDiaye (Goncourt 2009 !). J’ai des amis et des collègues all over the world, de Bangkok à Dallas, from New York to Beijin, de Moscou à Glasgow, and these friends ne parlent pas tous french. Ils me demandent ce que j’écris, sure they won’t ask me après ça. Thanks a lot to Sharon for the translation, and as usual l’illustration est une œuvre de Abbey Ryan. Bonne lecture !


The Doughnut in a Pinch
In the style of Marie NDiaye

Caryn is looking at me, unless she is Maureen, I can’t tell them apart, she glares at me because she doesn’t like my answer, although, in any case, she wouldn’t have liked any other. My daughters reject and criticize everything I say, incessantly reproaching me for their not having a father – it’s my fault. They think that I decided that they wouldn’t have a father, while still I don’t know how I could have Powdered Donut No. 4 by Abbey Ryan gotten pregnant, and I am not ashamed to say I am convinced that I didn’t sleep with anyone at that time, finding myself too fat, boring and therefore too ugly to be of interest to decent boys; and to have, in a moment of weakness, confided this to my daughters, they consider me a nut case, calling me the virgin Mary. Is it possible to have such a relationship with one’s mother? When in any case this mother would be incapable of distinguishing the twin girls that she gave birth to and whose father is unknown? A father who, no matter who he is, would he be able to distinguish one from the other, himself? Would he be able to say with any certainty what differentiates the girls since they are continually changing? Because they do change, I am sure of it. I had made note of a beauty mark on the right cheek of Maureen. Today that beauty mark is on the left cheek of Caryn. Caryn was in the habit of tucking behind her left ear, the hair that was always falling in her face. Maureen now has this habit, but with the right ear. Maureen used to like glazed doughnuts unlike Caryn who now likes them. They are planning to drive me crazy. I believe that they are conspiring with the furniture. The armchair in which I am sitting, for example, as I was reading when they came to ask me who knows what. This comfy old chair always greeted me with kindness, that cuddled me very often, and well, it’s with them from now on: it now hurts my back, it moves ever so slightly when I leave the room, and it changes color. I’m not saying that it changes from green to orange, no, its change is more nuanced, insidiously, just enough for me to notice it and just too little for me to report it. I forget about the question that my daughter asked and the answer that earned me her glare. She shakes a Dunkin Donuts bag under my nose. Maybe she’s upset with me for not ordering the variety she wanted? So, Caryn looks at me. Unless she’s Maureen. It’s of little importance since they are both in front of me. The one who isn’t looking at me is staring at her feet. Initially, it was Maureen who was the most shy, now I’m sure of nothing. The only thing of which I am certain today is that they both despise me maniacally. My daughter gives up glaring at me, I now find some irony in the way she looks at me, and I await something treacherous as I sink down into my armchair which pushes me away gently but firmly. I tell you, that chair is on their side.
She declares “Your brain looks like a doughnut – with a big hole in the middle”. I don’t get where she is coming or going with this doughnut metaphor. So, I opt for indifference, which disappoints her. She announces “We’ve found Dad. He lives in Manhattan.” Then she tells me that they met him six months ago, and that they’ve been seeing him regularly since – that he has become someone important on Wall Street; that he has never been able to tolerate that I hid their birth from him; that he would have married me; that we would have been a family, but it’s too late now, he no longer wants to see me, but he does want to see his girls.

She stops to analyze the effect of their words by the look on my face. Many seconds pass. She seems satisfied with the result. She says to me “Mom, we are 15, we have the right to decide, and we want to live with him, and he is OK with it.” My eyes fill with tears and I scream out “be quiet!” I am not screaming because they want to leave, but because I still have no idea who they could be talking about. Who is it? Who is your father? I was too fat and too ugly to have slept with anyone. How can I make you understand, Caryn?
Unless you’re Maureen.

Translation by Sharon Bardfield-Phillips

jeudi 11 juin 2009

Spaghettis hugoniaises

Comme indiqué mardi, j'accueille exceptionnellement un invité sur ce blog en la personne de Xavier Garnerin qui illustre ce soir le stage d'écriture de pastiches avec cette recette très librement inspirée de la préface de Cromwell, la pièce de Victor Hugo.

Spaghettis hugoniaisesPour 4 personnes :
– trois bons kilogrammes de spaghettis en provenance de la supérette du coin
– un gros bocal de sauce bolognaise
Temps de préparation : 8 minutes

Servir l’air pénétré tout en agitant de grandes idées générales

NB : ce plat est adapté à la cuisine en collectivité, mais plus subrepticement

1- Instaurer l’avènement dans l’opposition
Du jour où Barilla a dit à l’homme : « Tu es double, tu es composé de deux êtres, un homme et une nouille, l’un périssable, l’autre immortelle, l’un charnel, l’autre aux œufs frais, l’un enchaîné par les appétits, les besoins et les passions, l’autre conditionnée dans la grandiloquence du rêve, celui-ci enfin toujours courbé vers la gazinière, sa mère, celle-là sans cesse vantée par la publicité, sa patrie » ; de ce jour les spaghettis hugoniaises ont été créées. Est-ce autre chose en effet que ce contraste de tous les jours, que cette lutte de tous les instants entre deux principes opposés qui sont toujours en présence dans la vie, et qui se disputent l’homme d’11 h 30 jusqu’à la somnolence postprandiale ?

2- Ne pas hésiter à fonder la thèse dans les références historiques habituelles, pour poursuivre
La cuisine est née du christianisme, la cuisine de notre temps n’est donc pas un drame ; car le caractère du drame n’est pas la pâte ; la pâte résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le dur et le mou, qui se succèdent dans l’eau bouillante, comme elle progresse avant toute chose de l’hypermarché au placard. Car la cuisine vraie, la cuisine complète, est dans l’harmonie du même. Puis, il est temps de le dire hautement, et c’est ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle, tout ce qui est dans le commerce se retrouve dans l’assiette.

3- Conférer au pronom indéfini les vertus de la solution en travaillant sur le registre de la petitesse et du complexe
En se plaçant à ce point de vue pour juger nos petites recettes à quatre sous, pour débrouiller tous ces savoir-faire scolastiques, pour résoudre tous ces problèmes de goût que les critiques des deux derniers siècles ont laborieusement bâtis autour de la nouille, on est frappé de la promptitude avec laquelle la question, dans la cuisine moderne, ne se pose plus.

4- Rendre compte de la crétinerie des autres, qui non seulement se mêlent de parler de ce qu’ils n’entendent point, mais de plus ne nous arrivent pas à la cheville
Ainsi, que des pédants étourdis (l’un n’exclut pas l’autre) prétendent que la conserve, la sauce en boîte, le tube, ne doit jamais être un adjuvant possible à la nouille, on leur répond que la sauce en boîte, ça se mange, et qu’apparemment, ce qui se mange fait partie de la nourriture. Lustucru n’est qu’un Arlequin bicolore. Panzani sonne son pesant d’italien ; Panzani et Lustucru n’en sont pas moins d’admirables produits qui présagent de la sieste.

5- Convoquer une géométrie en kit pour trier dans un bouquet de qualificatifs opposés
Que si, chassés de ce retranchement dans leur seconde ligne de douanes, ils renouvellent leur prohibition de la conserve alliée à la pâte, de la sauce en boîte fondue dans la nouille, on leur fait voir que, dans la cuisine des peuples chrétiens, le premier de ces deux types représente la bête humaine, le second l’âme. Ces deux tiges de l’art culinaire, si l’on empêche leurs rameaux de se mêler, si on les sépare systématiquement, produiront pour tous fruits, d’une part des abstractions de vices, de ridicules ; de l’autre, des abstractions de crime, d’héroïsme et de vertu publicitaires. Les deux types, ainsi isolés et livrés à eux-mêmes, s’en iront chacun de leur côté, laissant entre eux l’abomination de la faim, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. D’où il suit qu’après ces abstractions, il restera toutefois à l’homme quelque chose à cuisiner : de la bonne nouille sanctifiée à la sauce des bas-fonds.

Xavier Garnerin

mardi 9 juin 2009

Un perroquet avec Xavier Garnerin

Recette du perroquet sur delirium-cocktails.com
Je n'ai absolument aucune honte à balancer un jeu de mots nullissime comme titre d'un article sur mon blog. Et je le prouve. Seulement, celui-ci est tellement nul que je suis obligé de l'expliquer. Un perroquet, c'est un petit mélange idéal l'été pour l'apéro : du pastis avec du sirop de menthe. Un pastis vert quoi.
Je ne vous parlerai pas de Vert pastiche (ah d'accord, vous dites-vous, perroquet, vert, pastis, pastiche), la revue dont on se demande si elle bouge encore, mais d'un atelier d'écriture de pastiches à la campagne, au vert. Je pense que maintenant vous savez de quoi je suis capable en termes de jeux de mots foireux et vous savourez la chance d'avoir été épargnés jusqu'à aujourd'hui.

Recette du perroquet sur 1001cocktails.comXavier Garnerin est un indécrottable pasticheur devant l'Éternelle (la Littérature). J'ai déjà parlé de son blog ici, c'est grâce à ses conseils que j'ai pu écrire ce doughnut à l'étroit, et pour savoir de quoi il est capable, lisez donc ses pastiches sur Mot compte double.

Ainsi, il organise un atelier d'écriture avec quelques amis et si l'expérience vous tente, vous êtes les bienvenus. Ne vous attendez pas à suivre un cours dans un salon de l'hôtel Lutetia en sirotant une coupe de champagne. Pas le genre de la maison. Non, cela se passera du 11 au 18 juillet, dans le village de Lermitagne en Haute-Loire. Le stage lui-même est gratuit, et comme il le précise lui-même « juste on participe à la bouffe et si on est pas accro au confort, y'a des endroits pour pieuter gratos, y compris un pré pour planter sa tente ».

Vous me direz si vous avez bu un perroquet avec Xavier Garnerin.

Avant de vous donner le programme concocté par les organisateurs, j'annonce que sous 48 heures il sera illustré sur ce blog par un texte de sieur Garnerin.


Intitulé : Petite cuisine d’auteurs

Objectifs
– développer ses capacités d’expression par le biais de l’écriture mimétique ;
– partager des analyses de la pratique ;
– participer à l’élaboration d’un recueil collectif ;
– faire le lien entre un texte et une iconographie.

Projet
Réaliser un livre de recettes de cuisine, où chacune sera écrite à la manière d’un auteur. Le texte n’a pas à respecter strictement les contraintes du genre (impératif prescriptif, etc.), mais cherchera plutôt à travailler sur la mise en scène de l’épisode culinaire.
On y adjoindra une photographie du plat concerné.
Exemples :
– œuf à la coque proustien ;
– bisque de calamars à la Volodine ;
– minuscules tapas du Père Michon ;
– tourte mauriacienne ;
– grande tarte à l’unique tranche de pomme à la Oster, etc.

Nombre de participants
Une douzaine

Dates
Du samedi 11 juillet au samedi 18 juillet

Lieu
Lermitagne (Haute-Loire)

Coût
– participation aux repas ;
– possibilité de gérer directement un hébergement en gîte (sur place) ;
– possibilité de camping gratuit ;
– hôtels à La Chaise-Dieu (15 km).

Contact
garnerin.xavier@wanadoo.fr

Xavier Garnerin, Sylviane Saugues

dimanche 11 janvier 2009

Le doughnut à l’étroit

(à la manière de Marie NDiaye)


Caryn me regarde, à moins que ce ne soit Maureen, je ne sais pas les distinguer, elle me fixe d'un œil mauvais car elle n'approuve pas ma réponse, alors qu'elle n'en aurait de toutes les façons pas plus approuvé une autre, quelle qu'elle fût. Mes filles rejettent et critiquent tout ce que je dis, me reprochant sans cesse qu'elles n'ont pas de père, par ma faute. Elles pensent que j'ai décidé qu'elles n'auraient pas de père, alors que je ne sais toujours pas comment j'ai pu tomber enceinte, et je n'ai aucune honte à le dire, je suis persuadée de n'avoir couché avec personne à cette époque, me trouvant trop grosse, trop banale, et donc trop laide pour intéresser des garçons convenables ; et pour avoir, dans un moment de faiblesse, confié ceci à mes filles, elles me considèrent comme une demeurée, m'appellent la Sainte Vierge. Est-il possible d'avoir un tel comportement avec sa mère ? Quand bien même cette mère serait incapable de distinguer les jumelles qu'elle a enfantées d'on ne sait de quel père ? Père qui, quel qu'il soit, Strawberry Frosted Donut with Sprinkles, (c) Abbey Ryan 2008saurait-il les distinguer, lui ? Saurait-il dire avec exactitude ce qui différencie ses deux filles, alors qu'elles changent continuellement ? Car elles changent, j'en suis certaine. J'avais noté un grain de beauté sur la joue droite de Maureen. Il est aujourd'hui sur la joue gauche de Caryn. Caryn avait l'habitude de relever sa mèche de cheveux qui tombait inlassablement et de la fixer derrière son oreille gauche. Maureen a maintenant ce réflexe, mais à l'oreille droite. Maureen affectionnait les glazed doughnuts contrairement à Caryn qui les adore à présent. Elles projettent de me rendre folle. Je crois qu'elles complotent avec les meubles aussi. Le fauteuil dans lequel je suis assise par exemple, puisque je lisais quand elles sont venues me demander je ne sais quoi. Ce bon vieux fauteuil qui m'a toujours accueillie avec bienveillance, qui m'a cajolée bien souvent, eh bien, il est avec elles dorénavant : il me fait mal au dos, il se déplace légèrement quand je quitte la pièce et il change de couleur, je ne dis pas qu'il passe du vert au rouge, non, il nuance sa couleur, insidieusement, juste assez pour que je m'en aperçoive, et trop peu pour que je puisse en faire état. J'en oublie la question de ma fille et la réponse qui me vaut ce regard méchant. Elle agite un sac de chez Dunkin sous mon nez. Peut-être me reproche-t-elle de n'avoir pas commandé les doughnuts désirés. Caryn me regarde donc. À moins que ce ne soit Maureen. Peu importe puisqu'elles se tiennent toutes deux face à moi. Celle qui ne me regarde pas fixe ses pieds. C'était Maureen la plus timide auparavant, maintenant je ne suis sûre de rien. La seule chose dont je sois certaine aujourd'hui, c'est qu'elles me méprisent maniaquement. Ma fille abandonne son regard mauvais pour une sorte d'ironie malsaine, j'attends une perfidie, je m'enfonce dans mon fauteuil, celui-ci me repousse doucement mais fermement, il est avec elle vous dis-je.

Elle déclare : « Ton cerveau ressemble à un doughnut : un grand trou au milieu. » Je ne comprends pas où elle veut en venir avec son histoire de doughnut. Alors j'opte pour l'indifférence, ce qui la déçoit. Elle m'annonce : « On a retrouvé Papa. Il habite Manhattan. » Puis elle me dit qu'elles l'ont rencontré il y a six mois, qu'elle le voient régulièrement depuis, qu'il est devenu quelqu'un d'important à Wall Street, qu'il n'a jamais supporté que je lui cache leur naissance, qu'il m'aurait épousée, que nous aurions formé une famille, et qu'il est trop tard maintenant, qu'il ne souhaite plus me revoir, mais qu'il veut voir ses filles.
Elle s'arrête pour contempler l'effet de ses paroles sur mon visage. Plusieurs secondes s'écoulent. Elle paraît satisfaite du résultat. Elle me dit : « Maman, nous avons quinze ans, nous avons le droit de décider, et nous voulons vivre avec lui, il est d'accord. » Mes yeux se remplissent de larmes, je crie : « Tais-toi ! » Je crie non pas parce qu'elles veulent partir, mais parce que je ne sais toujours pas de qui elle parle. Qui est-ce ? Qui est votre père ? J'étais trop grosse et trop moche pour coucher avec qui que ce fût. Comment te le faire comprendre, Caryn ?
À moins que tu ne sois Maureen.
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Illustration: Strawberry Frosted Donut with Sprinkles par Abbey Ryan, (c) Abbey Ryan 2008
Publication simultanée sur Mot Compte Double